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HISTORIQUE













 


À quand un nouveau Devoir?
Pierre Gravel
Avril 1963

Depuis l'avènement au pouvoir du gouvernement Lesage, le Devoir me fait penser à un vétéran qui ne saurait plus très bien à quoi s'employer maintenant que la guerre est finie. Tant que le «duplessisme» a régné, le Devoir s'est avéré la principale et souvent la seule force d'opposition efficace. Tous les jeunes qui s'éveillaient à la chose publique et qui refusaient l'imposture, la démagogie et l'immoralité politique joignaient les rangs des lecteurs du Devoir. Des hommes comme Gérard Filion, André Laurendeau, Pierre Vigeant et Pierre Laporte prenaient figure de généraux: toujours sur la brèche, ils voyaient venir les problèmes, trouvaient des solutions et montraient le chemin à suivre. Psychologiquement, on «suivait le Devoir» qui se tenait à l'avant-garde dans tous les domaines.

Aujourd'hui, on a l'impression que le Devoir a de la difficulté à suivre ceux qu'il guidait alors. Lors de la dernière journée des lecteurs du journal, à Montréal, André Laurendeau reconnaissait lui-même cet état de choses et l'expliquait en partie par la complexité des nouveaux problèmes qui se posent et par une équipe de rédaction décimée depuis deux ans. C'est un fait que le départ de Filion, Vigeant, Laporte, Brown, Bourret, Léger crée un vide immense que l'engagement de Claude Ryan ne saurait combler.

Plusieurs autres explications pourraient être apportées: difficulté pour certains journalistes de regarder le gouvernement actuel avec un oeil critique et de ne pas se satisfaire de la situation présente ; inhabileté à comprendre les exigences d'une nouvelle génération qui a pris le nationalisme au sérieux et veut aller au bout de ses convictions, refus de s'engager dans un nouveau combat décisif pour le Québec, celui de l'indépendance. (Qu'on remarque bien que je ne demande pas au Devoir de s'engager pour l'indépendance, mais simplement de s'engager clairement, pour ou contre).

Toutes ces explications sont sous-jacentes à celles fournies par monsieur Laurendeau. Il ne fait pas de doute que le Devoir doit de toute urgence compléter ses cadres s'il veut redevenir autre chose qu'un journal d'information bien inférieur à La Presse. Mais c'est justement dans cette réorganisation interne que les autorités actuelles du journal doivent faire preuve de discernement et de réalisme.

Pour redevenir l'organe de combat qu'il a déjà été, le Devoir doit pouvoir permettre à de nouveaux hommes d'apporter des jugements neufs sur de nouvelles idées. C'est à ce prix que le Devoir redeviendra le journal de l'élite qui monte. À défaut de reprendre vite la tête du peloton, le Devoir n'aura plus sa raison d'être et devra être remplacé. Après avoir été longtemps notre nourriture quotidienne, il est en passe de devenir un hors-d'oeuvre pour les beaux esprits.

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