Depuis l'avènement au pouvoir du gouvernement Lesage, le
Devoir me fait penser à un vétéran qui ne
saurait plus très bien à quoi s'employer maintenant que
la guerre est finie. Tant que le «duplessisme» a
régné, le Devoir s'est avéré la
principale et souvent la seule force d'opposition efficace. Tous les
jeunes qui s'éveillaient à la chose publique et qui
refusaient l'imposture, la démagogie et l'immoralité
politique joignaient les rangs des lecteurs du Devoir. Des hommes
comme Gérard Filion, André Laurendeau, Pierre Vigeant
et Pierre Laporte prenaient figure de généraux:
toujours sur la brèche, ils voyaient venir les
problèmes, trouvaient des solutions et montraient le chemin
à suivre. Psychologiquement, on «suivait le Devoir»
qui se tenait à l'avant-garde dans tous les domaines.
Aujourd'hui, on a l'impression que le Devoir a de la
difficulté à suivre ceux qu'il guidait alors. Lors de
la dernière journée des lecteurs du journal, à
Montréal, André Laurendeau reconnaissait lui-même
cet état de choses et l'expliquait en partie par la
complexité des nouveaux problèmes qui se posent et par
une équipe de rédaction décimée depuis
deux ans. C'est un fait que le départ de Filion, Vigeant,
Laporte, Brown, Bourret, Léger crée un vide immense que
l'engagement de Claude Ryan ne saurait combler.
Plusieurs autres explications pourraient être
apportées: difficulté pour certains journalistes de
regarder le gouvernement actuel avec un oeil critique et de ne pas se
satisfaire de la situation présente ; inhabileté
à comprendre les exigences d'une nouvelle
génération qui a pris le nationalisme au sérieux
et veut aller au bout de ses convictions, refus de s'engager dans un
nouveau combat décisif pour le Québec, celui de
l'indépendance. (Qu'on remarque bien que je ne demande pas au
Devoir de s'engager pour l'indépendance, mais simplement de
s'engager clairement, pour ou contre).
Toutes ces explications sont sous-jacentes à celles
fournies par monsieur Laurendeau. Il ne fait pas de doute que le
Devoir doit de toute urgence compléter ses cadres s'il veut
redevenir autre chose qu'un journal d'information bien
inférieur à La Presse. Mais c'est justement dans cette
réorganisation interne que les autorités actuelles du
journal doivent faire preuve de discernement et de réalisme.
Pour redevenir l'organe de combat qu'il a déjà
été, le Devoir doit pouvoir permettre à de
nouveaux hommes d'apporter des jugements neufs sur de nouvelles
idées. C'est à ce prix que le Devoir redeviendra le
journal de l'élite qui monte. À défaut de
reprendre vite la tête du peloton, le Devoir n'aura plus sa
raison d'être et devra être remplacé. Après
avoir été longtemps notre nourriture quotidienne, il
est en passe de devenir un hors-d'oeuvre pour les beaux esprits.