NDLR : À l'heure où devant l'approche de
l'indépendance inéluctable du Québec, les
éteignoirs nationaux, petits ou grands, officieux ou
officiels, s'acharnent à faire ressortir sinon à
inventer des aspects négatifs toujours imaginaires ou
tendancieux, nous pensons que cet article de Jacques Dupont vient à son
heure. Non seulement soulève-t-il le voile sur une situation
inadmissible, mais encore a-t-il l'intérêt de faire
ressortir un aspect fort positif des multiples nouvelles
possibilités sur lesquelles débouche le Québec
libre et indépendant.
La quasi-inexistence d'une flotte marchande d'armement
québécois est une autre de ces aberrations dont nous
sommes victimes du fait de notre sujétion politique. On en
prend conscience pleinement en regardant défiler les navires
de toutes nationalités sur les flots du Saint-Laurent. Comment
se peut-il que la presque totalité de cet intense trafic
maritime se fasse sans que des navires de sociétés
québécoises y prennent leur part?
On ne peut vraiment mettre en cause la tradition maritime du
Québec! Cette tradition est innée pour un secteur de
notre population, qui en vit aujourd'hui. Doublement innée,
puisque la venue et la survie des premiers ancêtres se
fondaient sur la navigation, et que le Canada français d'avant
1767 avait une activité maritime importante et réputée.
L'explication de cette situation paradoxale et lamentable
relève une fois de plus de notre statut de minorité
sans pouvoir politique réel dont les intérêts ne
sont pris en considération qu'après, non seulement ceux
de la majorité, mais même ceux des «parents»
de cette majorité.
L'Ontario, jusqu'à l'ouverture de la Voie Maritime, ne
pouvait s'intéresser à la navigation de haute mer. Son
seul souci ne pouvait qu'être celui du fret au meilleur compte.
Les puissances financières anglo-saxonnes de Montréal,
seules capables de par leur privilège social et leurs
capitaux, de s'occuper de tirer profit du transport maritime,
influencées, et imbues, des liens traditionalistes, ont
trouvé beaucoup plus avantageux pour leur intérêt
personnel, de ne pas se préoccuper des intérêts
socio-économiques du peuple québécois, et elles
ont préféré la politique de la porte ouverte,
sachant bien que la puissance de la marine britannique jointe à
leur pression économique étaient de sûrs garants
pour le rendement de leurs capitaux investis dans les navires britanniques.
Le comble de cet incroyable chauvinisme se concrétisait
dans le fait que la navigation intérieure et
côtière, navigation qui, dans tous les autres pays est
réservée à la flotte nationale, était au
Canada, ouverte à tous, et en fait, exploitée par des
navires d'immatriculation et d'équipage britannique. Et l'on a
pu ainsi voir des bâtiments, anglais de nationalité,
faire toute leur carrière en eau canadienne, sans avoir jamais
vu un port anglais.
Telle est la véritable explication de l'inexistence d'une
activité importante et profitable, dont la population maritime
du Québec eut bénéficié la
première, sinon seule, si les facteurs économiques et
surtout politiques n'avaient été en des mains étrangères.
Cette situation déplorable et intolérable mise en
lumière, devons-nous penser que les récentes
déclarations d'intentions faites, peu avant la tenue
d'élections, notons-le en passant, par le Ministre des
Transports, permettent d'espérer qu'elle va se corriger.
Hélas non! Trois fois hélas! La récente
grève des Pilotes du Saint-Laurent en témoigne.
Toute l'organisation fédérale maritime est un fief
anglo-saxon et a partie liée avec la «Shipping Federation
of Canada», groupement de faits d'armateurs anglo-saxons. Tout
est si bien combiné, que nous devons rappeler qu'alors qu'il y
a plusieurs centaines de pilotes canadiens français, on a
trouvé moyen de faire venir d'Angleterre des jeunes pilotes
pour remplacer ceux, évidemment anglo-saxons, qui dirigeaient
le Service du Pilotage à Ottawa, que la limite d'âge
obligeait à une prochaine retraite. La «Shipping
Federation» et les bureaucrates fédéraux du
Ministère des Transports ne peuvent admettre que des Canadiens
français solidement groupés, contrôlent une
organisation et une activité, et en vivent, pour une fois, largement.
Le pauvre Ministre, malgré ses rodomontades sur
l'amélioration de la situation des Canadiens français
dans la Confédération, ne fait pas le poids. La lutte
entreprise contre l'Association des Pilotes du Saint-Laurent n'est
pas close et seule l'urgence d'arrêter les pertes subies par
les armateurs a fait remettre la décision. Les arguments les
plus captieux sont encore une fois utilisés pour
«bourrer» l'opinion québécoise. Tel celui qui
énonce que certains navires pourraient se dispenser de
pilotes. Là encore c'est un privilège exorbitant que le
navire ne soit tenu qu'à verser les droits, tout en refusant
s'il le veut de prendre le pilote à bord. Il n'y a qu'au
Québec que cela s'admet, car partout ailleurs, et pour des
parcours beaucoup moins compliqués, le pilotage est
obligatoire, de par la loi.
Les considérations variées exposées ci-dessus
font ressortir un aspect rarement envisagé de l'état
d'infériorité que nous a imposé le carcan
fédéral. Tout un secteur d'activité nous
échappe, provoquant de désastreuses conséquences
tant sur le plan économique, que sur ceux du travail et de
l'initiative nationale. Les espoirs de correction et
d'amélioration de cette situation sont inexistants au sein de
la Confédération actuelle ou même
rénovée. Les mesures d'encouragement et de soutien
annoncées à grand tapage, et d'ailleurs insuffisantes
(pas de prime à l'armement maritime) ne conviennent pas dans
le contexte actuel. Les navires qui seront construits seront sans
doute la propriété de compagnies anglo-canadiennes. Les
officiers seront encore et toujours des anglo-saxons ou de
«pseudo» Canadiens français (seul le nom en
général reste français).
L'indépendance politique du Québec seule ouvre
véritablement les perspectives maritimes dont il tirera
pleinement avantage. Il est bien évident qu'on ne fera pas
l'indépendance pour avoir le plaisir de faire naviguer des
bateaux. Cependant cette possibilité nouvelle, et merveilleuse
sous de multiples aspects, est riche de promesses.
Les pessimistes, les anti, les timorés parlent toujours des
catastrophes qui s'abattront sur notre économie, alors que
celle-ci n'a rien à craindre, étant surtout primaire et
basée sur des richesses naturelles inaliénables et sans
équivalents ailleurs. Par contre, l'activité maritime
voilà une industrie inexploitée par nous et susceptible
de compenser largement les quelques récessions possibles dans
d'autres domaines.
Tourné vers l'Europe, ouvert sur les EUA, relié
à l'Afrique et à l'Amérique latine, exportant
beaucoup, important largement, traversé par le grand trafic
international du Saint-Laurent, l'armement du Québec est
assuré d'un fret considérable pour ses navires. Dans la
conjoncture actuelle une flotte québécoise d'un million
de tonnes serait insuffisante pour répondre au marché
prévisible. Rappelons que l'État d'Israël, avec 1
500 000 de citoyens et une activité marchande bien
inférieure à la nôtre, fait naviguer 700 000
tonnes et 7 000 marins, avec un programme pour un million de tonnes
de navires et 12 000 hommes. Et ce pays nouveau n'a aucune tradition
maritime et peu de côtes.
Le Québec a des côtes, des marins, du fret, des
chantiers. Il a déjà une école d'officiers
à Rimouski. Songeons à ce que représentent un
million de tonnes de navires. Ce sont 100 à 150 cargos, avec
1000 à 1500 officiers et 8000 à 10000 marins et
mécaniciens. Ce sont au moins 700000 tonnes à
construire et un million de tonnes à entretenir,
réparer, renouveler, c'est-à-dire des milliers
d'ouvriers et d'ingénieurs au travail.
Le coût de la main-d'oeuvre n'est pas une excuse pour nier
ces possibilités. Un marin chômeur est aussi
coûteux à la collectivité que celui qui navigue,
même s'il faut le subventionner, comme c'est le cas dans de
nombreux pays à haut niveau de salaire. Le problème des
différences de salaires maritimes tend d'ailleurs vers une
régularisation, sous la pression des syndicats, des
règlements internationaux et des normes internationales.
Vraiment, devant cette vie maritime si fascinante et profitable,
nos possibilités sont larges. Cependant à condition de
ne pas les laisser brimer ou anéantir par les entraves qui ont
conduit à la situation aberrante actuelle. La naissance
à l'activité maritime du Québec ne peut se faire
que le jour où un moyen politique, la souveraineté,
nous permettra de la créer, de la défendre, de
l'encourager et de l'exploiter à l'avantage indéniable
et sans partage des marins et de la population entière du
Québec libre.