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XI. Un Fleuve, Un Parc
Un projet gigantesque


Au Québec, le fleuve Saint-Laurent a toujours été traité avec indifférence. Pour justifier cette apathie, cautionner l'incurie générale et se déculpabiliser un peu, on s'est mis à répéter que son débit est tellement puissant qu'il peut aisément se débarrasser des tonnes de déchets qu'on y déverse.

S'il a été originellement une source d'inspiration pour les littérateurs, comment expliquer qu'il soit si vite devenu un gigantesque déversoir dont le seul rôle, hormis la navigation, est d'avaler et de diluer nos égouts pour nous éviter de les épurer? Depuis longtemps, si on en parlait, c'était généralement pour dire qu'il était en train de mourir. Curieusement, les Québécois ont plus ou moins accepté l'idée que la pollution des eaux et la destruction des systèmes écologiques du fleuve sont inévitables. Après tout, le fleuve ne traverse-t-il pas les régions les plus urbanisées et les plus industrialisées du Québec?

Une affaire de nez
La tragédie, c'est que personne, aucun groupe, aucune association, aucun personnage public ne s'est jamais levé pour défendre le fleuve. Il y a bien eu quelques protestations, à l'occasion, mais elles résumaient l'état d'esprit général: que le fleuve meurt, soit, mais de grâce qu'il ne nous empeste pas. Une affaire de nez plutôt qu'une question de survie pour ce géant mal en point et assailli de tous côtés.

Décidé à me battre pour défendre le fleuve, je mets sur pied Un Fleuve, Un Parc, un projet qui, au départ, a paru déraisonnable à bien du monde. Protéger un fleuve, considéré comme moribond, pour en faire un parc fluvial se prolongeant dans la nature, était pour le moins audacieux. Seul un lunatique pouvait avoir une idée pareille. Quoi qu'il en soit, l'idée a fait son chemin et a marqué profondément les imaginations. Avec Un Fleuve, Un Parc, on allait enfin pouvoir parler avec espoir du Saint-Laurent, de la beauté de ses sites et de la variété de sa faune, plutôt que de ses déchets et ses poissons morts dérivant le ventre en l'air.

Un cri du coeur
On m'a bien souvent demandé comment j'ai eu l'idée de ce projet. À vrai dire, il s'est imposé de lui-même, comme un véritable cri du coeur, à la suite d'une expérience vécue sur le fleuve. Un jour, un ami m'invite à faire le tour des îles de Boucherville. C'est la découverte du fleuve avec ses grands espaces, ses îles d'un vert tendre, son ciel ouaté, des oiseaux aquatiques comme je n'en avais encore jamais vus et des poissons de toutes les tailles et d'une grande variété: je suis séduit!

Cette excursion aurait pu être sans lendemain, mais elle a laissé, chez moi,  une impression si vive que je m'équipe d'un moteur et d'une chaloupe Verchères, de celles qu'on appelle «boîte à fleurs» dans la région et je commençe, avec une canne à pêche de gros calibre, à fouiller le fleuve pour repérer les bons coins et les gros poissons.

C'est à l'ouest de l'île de Sainte-Marguerite, dans la partie nord du chenal de la Grande Rivière qui la sépare de l'île à Pinard, que je fais pour la première fois l'expérience d'une pêche très différente de celle des lacs de la Mauricie. Je trouve là de vastes étendues de plantes aquatiques, des eaux rapides et limpides, véritable habitat du maskinongé. Mais un beau matin, au printemps de 1969, lors de ma première sortie de la saison, quelle n'est pas ma stupéfaction de découvrir que mon petit coin de paradis a été stupidement enterré sous une montagne de détritus, de pneus, de bois, de fer d'armature et d'autres déchets. Malheureusement, c'est le ministère de la Santé, alors responsable de la disposition des déchets solides, qui avait «gracieusement» autorisé qu'on fasse de l'île Sainte-Marguerite, un dépotoir pour déchets solides et qu'on empiète sur le lit du Saint-Laurent, par la même occasion.

Les pressions politiques ne manquent pas pour appuyer le remblayage de l'île Sainte-Marguerite à cette époque. Il y a de très gros chantiers de construction dans la région métropolitaine et on doit se débarrasser de milliers de tonnes de roc, de terre et de débris. Quoi de mieux que le fleuve, ce déversoir bon marché, à la porte même de Montréal, sans compter qu'en grignotant le Saint-Laurent, on augmente considérablement la superficie des îles. Opération profitable, car en récupérant plusieurs centaines d'acres par le remblayage, le terrain prend une valeur hautement spéculative, surtout qu'il est question de développer l'archipel de Boucherville, pour y construire le plus vaste projet domiciliaire au pays. En voyant le dégât, je me sens un moment transporté par une irrésistible fureur puis, effondré dans ma chaloupe, j'essais de mesurer l'ampleur du désastre. Encore aujourd'hui, cette vision de cauchemar me met dans tous mes états.

110 îles à protéger
C'est donc face à pareil crime contre l'environnement que je décide de passer aux actes. J'imagine capter l'attention des Québécois en leur présentant le fleuve tel que je le vois, pollué, certes, souillé un peu partout, mais un fleuve géant qu'il faut récupérer à des fins plus nobles. Je mets donc en marche le projet Un Fleuve, Un Parc en me disant que les citadins des grands centres urbains ont besoin de contacts plus étroits avec la nature. Le projet englobe les rives et les 110 îles du fleuve entre Montréal et Sorel et vise à protéger la vie sauvage et les richesses écologiques de ce grand cours d'eau. J'opte pour ce tronçon en particulier parce que l'équilibre écologique dans ce secteur du fleuve est relativement bien conservé.

En aval des îles de Sorel, les écosystèmes sont moins diversifiés, alors qu'à la hauteur de Montréal, ils ont à peu près tous été saccagés. Les gigantesques opérations de remblayage des îles de l'Expo, malheureusement tant vantées, ont détruit tout ce qu'il y avait de naturel dans ce secteur.

Il ne reste à peu près rien non plus des écosystèmes de l'île des Soeurs où les remblayeurs ont déversé 4,5 millions de verges cubes de terre pour transformer progressivement les marécages en terrain de golf.

Faire du fleuve entre Montréal et Sorel un parc de contact avec la nature est donc une idée originale qui met l'emphase sur l'écologie. Sur le plan humain, ce projet peut répondre à un désir d'évasion des citoyens. J'ai pensé que même s'ils habitent des villes différentes, les citoyens de la grande région métropolitaine peuvent facilemnt en venir à s'identifier à une lutte pour sauver le fleuve, dans les ,imits du projet Un Fleuve, Un Parc.

Mais avant le lancement d'une campagne de mobilisation de l'opinion publique, il faut s'initier aux mille et un mystères du fleuve. Un inventaire me paraît donc indispensable, formule idéale pour ramasser le matériel propre à intéresser les Québécois et les amener à redécouvrir un cours d'eau que certains disent à l'agonie et suggèrent d'abandonner à son triste sort.

Disciple du Dr Prévost, je prévois utiliser l'inventaire du fleuve pour rallier les citoyens derrière Un Fleuve, Un Parc. Vendre le fleuve aux Québécois ne m'apparaît pas du tout comme un défi insurmontable.

Digne de Napoléon
Pour lancer un projet aussi gigantesque, il faut de l'argent dans la cagnote. Quelques entreprises privées participent au financement, mais le gros des fonds est fourni par Perspectives Jeunesse, un programme de création d'emplois subventionné par Ottawa. L'idée d'embaucher des étudiants en biologie de l'Université du Québec, à Montréal et de les placer sous la supervision immédiate de leurs professeurs, a permis de recruter une équipe assez homogène avec un bon encadrement.

Tout a donc été soigneusement planifié pour mettre l'emphase sur la richesse écologique du fleuve, afin que les Québécois prennent conscience de leur fantastique patrimoine. Fait étonnant, jamais dans l'histoire du Québec quelqu'un n'avait entrepris l'inventaire systématique des îles du Saint-Laurent entre le pont Jacques-Cartier et le lac Saint-Pierre.

Cette formidable aventure n'a pas été sans nous créer d'énormes difficultés de parcours, car il a fallu constituer une véritable armada pour le transport d'une trentaine d'étudiants qui devaient se déplacer d'une île à l'autre avec le matériel de soutien, tentes, nourriture, etc. L'inventaire a duré un an. Sans une logistique à toute épreuve, digne des armées de Napoléon, il n'aurait pu être réalisé.

Régulièrement, j'inspecte mes troupes avec l'oeil du scientifique doublé de celui du publicitaire. Au fur et à mesure, les données subissent une analyse rigoureuse afin que cette masse de renseignements soit du bon matériel pour soutenir une très longue campagne d'opinion publique. Les fins de semaine, je sillonne le fleuve avec ma «boite à fleurs» et ma caméra, grossissant par une multitude de photos l'imposante banque d'images déjà en ma possession.

En bon tacticien, je multiplie les invitations aux chroniqueurs de chasse et de pêche lesquels visitent régulièrement le chantier. Pour eux, chaque nouvelle sortie devient une surprise, une découverte. Ils rencontrent les membres de l'équipe en pleine action ou encore en pleine détente, au moment où ces derniers troquent le linge à vaisselle pour la guitare, les filles ayant clairement établi leur position au départ: pas de vaisselle!

Une énorme publicité soutient le projet Un Fleuve, Un Parc et le public se montre sympathique à sa réalisation sans vraiment connaître tous les dessous politiques de cette aventure. Pour les gros intérêts financiers, Un Fleuve, Un Parc est un projet négatif qui vient contrecarrer leurs propres vision d'avenir. La bataille s'annonce rude et l'ampleur imprévue prise par le projet n'est pas sans m'inquiéter.

Les vautours
Présent à la radio et à la télévision, accordant de nombreuses entrevues, sans compter les conférences, je m'étonne du silence des autorités gouvernementales. Il n'est jamais question de ma fiévreuse activité. Et je commençais à suspecter qu'une mauvaise surprise m'attend au tournant. Mon intuition ne me trompe pas. Mon action crée de gros remous à Québec. Ayant tout pesé, je décide que la meilleure façon d'affronter la tempête est de rester solidement en selle et de multiplier les déclarations. C'est ainsi qu'avec l'appui des journalistes et celui des citoyens de plus en plus gagnés au projet, j'ai gardé les vautours à distance pendant plusieurs années et j'ai pu continuer de faire avancer l'idée du projet Un Fleuve, Un Parc. Dans l'intervalle, les bulldozers passent à l'attaque, à Longueuil.

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